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Interview de Françoise Gerbaulet (auteur) :

Par vos écrits vous avez l’occasion de vous adresser aux grands comme aux petits. Qu’est-ce qui change avec ces derniers ?

Je me sens très attachée au langage, à la transmission de l’émotion artistique aussi bien avec des adultes qu’avec des enfants. C’est peut-être plus facile avec des enfants.

Pourquoi ?

Il y a beaucoup de raisons. C’est un public très exigeant qui ne laisse rien passer. C’est très important car, quand on est écrivain, on apprend son métier tout le temps.
De plus la dimension sociale du théâtre qu’on représente à l’école est très importante pour moi. Comme Marc Caillard (voir à ce sujet notre compte rendu de la conférence), je me situe dans une perspective militante : en tant qu’adulte vous êtes emmené dans un ailleurs, vers la politique au sens large. Par exemple on évoque beaucoup la question du racisme. Je n’ai jamais écrit un texte sur le thème du racisme. Je pense que, fondamentalement, tout spectacle est une sensibilisation qui va contre le racisme parce que, pour moi, le théâtre c’est l’apprentissage de l’autre. Par rapport aux enfants, ça me paraît être une vraie responsabilité.

Dans « Graines d’étoiles », il y a ces mots qui vont dans ce sens : « je t’aime, dit l’étoile, parce qu’on ne se ressemble pas. »

Oui, exactement. J’en ai parlé dans ce spectacle là. Je suis très attachée à ça. Le théâtre est un lieu autre. Ca peut être très intime, il peut y avoir des coussins... Mais c’est quand même un lieu autre. C’est autre chose que le quotidien et autre chose qu’un miroir par rapport aux enfants. Ils savent très bien jouer sans nous. Ca n’est pas la peine de jouer avec eux, de faire « Bababa » pour essayer de leur ressembler ! Surtout avec les tout-petits, qui ne savent pas ce qui va se passer dans le spectacle. Tout d’un coup ils voient des adultes qui sont dans une dimension complètement autre, qui prononcent des paroles pas du tout utilitaires et qui jouent avec leur corps d’une manière qu’ils n’ont pas du tout l’habitude de voir. On est dans le lieu de l’autre et pour moi cet apprentissage de l’altérité est extrêmement important.

La question du langage et de sa fonction socialisante pour les enfants a été abordée durant la conférence.

La deuxième chose que je ressens aussi d’une façon un peu militante et qui est pour moi positive, c’est qu’en tant qu’écrivain je me sens solidaire des enfants. Je pense que c’est là qu’on peut se rencontrer. Les enfants sont des écrivains : ils sont aux prises avec la langue.
Quelque fois c’est très drôle, d’autres fois c’est tragique. J’ai raconté durant la conférence des petites histoires sur des malentendus amusants : une petite fille qui employait le mot « cangelu » pour dire « mignon ». Ca venait de l’écoute d’une fable de La Fontaine, « La laitière et le pot au lait ». Thérèse dit du cochon : « il était cangelu de grosseur raisonnable ». Dans « Hopo’e », que j’ai vu tout à l’heure, il y avait des chansons hawaïennes et l’on entendait « hilalo hilalola ». Une enfant a comprit « il y a de l’eau là ». En fait elle avait associé ces paroles à une cérémonie sur l’eau dans un autre moment du spectacle. Le texte hawaïen ressemblait à ça, « il y a de l’eau là », mais je ne pense pas que ça venait de là en hawaïen !
Ces malentendus, c’est aussi ce qui forme l’inconscient. L’écrivain a une responsabilité, un rôle à jouer par rapport aux enfants.

Il vous est même arrivé de faire parler un bébé dans un texte très drôle. Le bébé est agacé de voir des spectacles niais adressés aux jeunes enfants.

J’ai beaucoup développé ça dans le texte que vous avez mis en ligne « Courrier d’un bébé spectateur ». Comme une plaisanterie. Ca n’était pas adressé aux enfants. J’ai parlé à la place d’un bébé parce qu’on prend trop les bébés pour des imbéciles. C’est clair que c’est moi qui parle.
Par contre là où je leur donne la parole et je ne l’ai pas du tout fait exprès, c’est dans les formes poétiques que sont les haïkus, il y a des formes interrogatives. C’est très beau les formes interrogatives. Ce sont des questions sans réponses. Comme par exemple : « Le jeune oiseau se souvient-il de l’œuf ? Comment le savoir ? » Ca vient de petits poèmes de Guillevic. Cette histoire me rappelle Rimbaud : « Est-ce que le clairon se souvient d’avoir été cuivre ? » On est un peu dans la philosophie quand même. Et quand on dit ça aux enfants, ils répondent ! Ils sont complètement sur la musique de la communication. Ça je ne m’y attendais pas. Quand on leur dit « A-t-il une odeur le temps ? A-t-il un goût ? Peut-on le toucher ? », ils répondent ! Ils réfléchissent et ils répondent « oui » ou « non », alors qu’on ne leur demande pas du tout de participer ou de taper dans les mains. Seulement, dans l’intimité du spectacle, ils répondent. Ca, ça me touche beaucoup.

La communication n’est pas la même avec un public adulte.

Je crois que les adultes savent qu’ils sont au spectacle et que donc, s’il y a une question, ça fait parti du poème pour eux. Ils entendent la question et ne répondent pas. Les enfants ne font pas la différence. Ils se sentent complètement touchés, tout de suite. C’est pour ça qu’ils sentent bien le langage fait pour les bébés.
En ce moment je travaille avec des crèches. Je fais des petits groupes de six enfants. Il y a un texte dans lequel je leur dis : « tes yeux comme les étoiles mangent la lumière ». Je me suis aperçue avec tous les groupes qu’ils adorent ce texte à cause de l’adresse qui leur est faite. Pas du tout pour le spectacle. Alors le jeu pour eux consiste à me faire, tous, des yeux qui brillent à ce moment là. Je l’ai dit à chacun : « tes yeux… » et il y a un échange d’étoiles dans les yeux comme ça ! (elle montre en riant) Ils sont très contents. A la fin j’en ai vu un qui se faisait des poèmes. Il n’avait pas deux ans !


Comment s’adresser au public après ? Est-ce que vous vous êtes posé la question…

Non. Je voulais parler à des bébés. Je voulais leur parler des étoiles la première fois et l’impulsion a donné une forme tout de suite, la forme des haïkus. Je suis un écrivain langagier. Je crois beaucoup à la forme dans l’écriture. Que ce soit dans une forme poétique ou dans la forme théâtrale. Quand on est dans une forme, ça évite de sacrifier trop à la tentative de l’échange, et ce qui existe encore plus pour les petits, la tentative de la pédagogie. J’ai été institutrice, donc la pédagogie est en moi, mais ce n’est pas du tout mon souci. Je pense au contraire qu’il faut déranger, bouger, pas forcément aller où ils pensent qu’on va aller.

Existe-t-il des thématiques spécifiques à la petite enfance au théâtre ?

Moi je dirais que non. Je ne crois pas.

Pourtant vous ne vous adressez pas à eux de la même façon.

La forme change dans le théâtre pour adultes. C’est peut-être parce que le travail de la forme m’intéresse particulièrement que j’aime bien m’adresser aux petits, parce que c’est une contrainte.

Je pensais à des thèmes métaphysiques comme la découverte de soi et du monde dans « Graines d’étoiles ».

Je ne l’ai pas cherché… Certainement la perspective du dialogue avec les tout-petits m’emmène vers la philosophie, la métaphysique mais ça n’était pas mon thème au départ. Quand on crée on est dans une forme. Les haïkus sont une forme intéressante. Dans les vrais haïkus japonais les moines décrivent ce qu’ils voient le plus simplement du monde. Ils essaient de saisir l’instant. Alors je trouvais ça intéressant d’en faire par rapport aux bébés.
Dans un des haïkus pour bébés qui n’est pas sur le CD, ça donne : « Dans tout ce tintamarre qui brille tu manges ta purée.» Cette façon de faire côtoyer, de mettre ensemble la purée et l’infini m’amusait : « Si elles étaient comme nous, les étoiles feraient pipi.» J’aime beaucoup au niveau de la forme ces contrastes, ces chocs. C’est la forme qui permet ça. C’est une matière surprenante. Le fait de s’adresser aux bébés, ça aide à trouver ce genre de formes.
Et puis il y a plus de chances de les intéresser avec du pipi et de la purée a priori qu’avec de la métaphysique ! J’aime bien ces chocs avec des niveaux différents.

Propos recueillis par Loïc Besnard