Accueil > Les éditions précédentes > Premieres rencontres 2006 > Le forum européen 2006 > Conférence-discussion : Les collaborations artistiques en cours à l’échelle européenne
PDF Imprimer Envoyer

samedi 1 er avril - 11h45 – 13h30 :

Compte-rendu de la conférence-discussion : Les collaborations artistiques en cours à l’échelle européenne

Grâce à Gert Engel (voir interview Gert Engel, lors de la première édition du festival>>>), médiateur de cette conférence-discussion, nous prenons connaissance de diverses expériences de créations européennes, à travers les différents prismes de trois metteurs en scène, Michaël Lurse, Barbara Kölling et Myrto Dimitriadou, ainsi qu’à travers le regard éclairant d’une chercheuse allemande vivant en Norvège, Siemke Böhnisch, dont la thèse porte sur les spectacles destinées à la Petite Enfance.

Présentation de Gert Engel :
Sur le badge de Gert Engel, il est écrit « tourneur ». Mais il ne s’agit pas pour lui de « vendre des spectacles. Il s’agit plutôt pour lui de faire « tourner des idées »…

Gert Engel : Il y a environ 20 ans, est née l’idée du théâtre pour les tout petits, en France en Italie, puis au Danemark…Depuis, cette idée a traversée beaucoup de frontières et c’est de cette circulation que nous allons parler ici. J’ai par exemple commencé à faire venir les premiers spectacles d’objets en Allemagne – maintenant cette forme y est assez répandue… Il y a environ 10 ans, j’ai eu mes premières rencontres avec les spectacles pour les tout petits. J’ai alors essayé de les introduire dans le paysage théâtral allemand. Aujourd’hui cette forme de théâtre n’est pas répandue partout mais elle commence à être assez connue en Allemagne… C’est un long chemin qui n’aurait pas été possible sans l’aide d’un certain nombre de partenaires. Comme par exemple l’Hélios theater, un lieu de diffusion pour la promotion et la diffusion du théâtre pour les tout petits, dirigé par Michaël Lurse et Barbara Kölling : ils ont programmé un des premiers festivals dédiés au spectacle Petite Enfance, et organisé des rencontres internationales sur ce sujet. Puis ils ont vécu leur première expérience de création avec un metteur en scène français, Laurent Dupont, pour le spectacle : Erde, Stock und Stein qui veut dire Pierre, bois, terre… Ils sont venus en témoigner. Autre expérience : Au Toihaus Teater am Mirabellplatz (Autriche) Myrto Dimitriadou a « rencontré » le texte du spectacle Sous La Table d’Agnès Desfosses, un texte composé pour l’essentiel de didascalies poétiques. A la suite de cette rencontre, le Toihaus a produit une version germanophone de ce spectacle : Unter dem tisch… puis a produit une version autrichienne de Ah vos rondeurs. Cette année, Myrto Dimitriadou a fait sa première mise en scène pour les tout petits, avec Und, Wer bist du ?(« et qui es tu ? »), dont elle nous parlera.
A la suite de ces interventions, nous entendrons Siemke Böhnisch, universitaire allemande écrivant une thèse sur les spectacles destinés à la Petite Enfance : elle vit d’ailleurs en Norvège, où sont nés plusieurs projets européens autour du spectacle pour les touts petits

Intervention de Michaël Lurse et Barbara Kölling.
Michaël Lurse et Barbara Kölling de l’Helios Teater, Hamm (Allemagne) nous parlent de la création d’un spectacle mis en scène par Laurent Dupont : Erde, Stock und Stein avec l’équipe de Helios Teater.

Barbara Kölling : je viens de la petite ville de Hamm mais notre compagnie est née en 1989 à Cologne, nous y avons travaillé pendant 9 ans avec différents artistes : marionnettistes, acteurs, danseurs, musiciens…nous faisions du théâtre « indépendant », mes mises en scène avaient l’habitude de mêler différentes formes artistiques et de se baser sur l’improvisation… Nos spectacles étaient destinés aux adultes et aux enfants… Mais au fil des ans, les spectacles pour enfants sont devenus de plus en plus importants. Il y a 9 ans, la ville de Hamm (180 000 habitant) nous a invité à venir nous installer dans leur théâtre… Ainsi, nous avons pu organiser un festival jeune public international qui s’appelait Hell Wach, ce fut une belle opportunité pour nous de rencontrer des artistes venus de différents horizons….
Il y a 2 ans, nous avons conçu et bâti « notre » maison du théâtre pour l’enfant : Kinder Teater Haus… Grâce à Gert Engel nous avons découvert nos premiers spectacles pour les tout petits : Uccellini et Gribouillis… En Allemagne, il était peu courant de voir ce genre de spectacle et nous nous avons été littéralement passionnés pour cette forme de théâtre : pas seulement pour ce qui se passait dans le public mais par ce que l’on voyait sur scène… Nous avions envie de programmer ces spectacles dans notre théâtre…

Michaël Lurse : Dans notre travail, nous avons procédé progressivement, par étapes, pour réduire l’âge de nos spectateurs…. Ainsi nous avons commencé par créer des spectacles pour les 4 ans, puis les 3 ans, et nous avons décidé de créer Erde, Stock und Stein pour les 2 ans…
Ce spectacle fait partie d’un cycle de création sur les éléments de la nature. Les précédentes productions avaient pour thème : le vent, puis l’eau enfin Erde, Stock und Stein est sur le thème de la terre…Comme il s’agissait de notre premier spectacle pour les tout petits, nous avions décidé que ce ne serait pas une mise en scène de Barbara mais d’un créateur extérieur à la compagnie… Pourquoi travailler avec un metteur en scène étranger, en l’occurrence Laurent Dupont ? Cela nous paraissait un peu risqué d’inventer nous même ce théâtre pour les tout petits, nous avions envie de travailler avec quelqu’un qui possédait une bonne expérience dans ce domaine. De plus, j’ai l’habitude de travailler avec des musiciens en live, je cherchais donc quelqu’un capable de travailler avec un musicien sur scène… Gert Engel qui connaissait notre travail m’a mis en contact avec Laurent Dupont car il pensait que nous avions des affinités artistiques.
Nous avons rencontré Laurent dans un petit café de la Gare Du Nord où nous avons passé 2 heures à parler et à voir si on pouvait travailler ensemble… En fait je connaissais déjà son travail car j’avais vu L’air De L’eau mais j’ignorais que c’était de lui… Nous avons multiplié nos contacts avant les répétitions, nous sommes par exemple allés voir nos spectacles mutuels…
Nous avons commencé les répétitions en été 2005, 3 fois 2 semaines, nous avons vite trouvé un langage artistique commun… notre base de travail était l’improvisation, je suis marionnettiste de formation et j’avais envie de travailler avec la terre comme matériau (j’étais constamment immergé dans la terre, j’en avais dans les yeux, les narines, c’était parfois très pénible !) Laurent a attaqué l’écriture scénique à partir de sketches. Roman, le musicien écrivait la musique en même temps… Des groupes d’enfants sont venus voir des étapes de travail, et nous livraient parfois leurs impressions…
C’était très intéressant de vivre ensemble cette expérience. Quelque chose de très beau a commencé à Hamm : Au départ il y avait une forte méfiance de la part des parents et des pédagogues, ils n’y croyaient pas, maintenant ils reviennent et une sorte de fidélité est née…

Intervention de Myrto Dimitriadou.
Après deux collaborations avec Agnès Desfosses, Unter dem Tisch en 2003 et Oo so rund en 2005, Myrto Dimitriadou, du Toihaus Teater am Mirabellplatz (Autriche), a créé et mis en scène son premier spectacle pour les tout petits, Und wer bist du?

Myrto Dimitriadou (voir interview Myrto Dimitriadou, lors de la première édition du festival>>>) : L’oeuvre d’art naît dans l’oeil de celui qui la regarde. Mais quelle sorte d’oeuvre d’art est « Und wer bist du? »? Qu’est ce qui naît dans l’oeil de l’enfant?
On voit une pièce claire et chaude, un miroir, un rideau, une maison de poupées avec de petits meubles, des instruments de musique et quatre jeunes femmes dans des robes à fleurs : deux musiciennes et deux danseuses. Elles parlent, chantent, dansent et font de la musique sur cette première rencontre avec un miroir, et sur l’étonnement qui en résulte. Elles dansent pour célébrer le bonheur de se reconnaître. Elles font naître des images sur tout ce qui peut surgir d’un miroir. Elles racontent des rêves. Elles découvrent un petit cosmos. Le moi et le toi. Le ciel et l’eau, les animaux et les étoiles, le soleil et le chemin de fer. Des rêves d’avenir et des émotions.
(…)Nos recherches dans les domaines de la psychologie et de la théorie du développement de l’enfant ont montré qu’au plus jeune âge, se reconnaître soi-même dans le miroir est un événement important de la vie de chaque personne, événement dont nous ne pouvons plus nous souvenir, mais que nous nous rappelons quand même sous une forme ou sous une autre. (…) Toutes les cinq, les actrices, les musiciennes et moi-même, nous avons ensuite puisé dans nos propres expériences, souvenirs, rêves et aussi dans les observations de nos propres enfants, pour créer cette pièce sur une base improvisée. Nous avons parcouru toutes les phases. La phase des jeux d’enfants, celle des intentions pédagogiques, celle de l’art artificiel etc. Pendant dix semaines, nous sommes passés par des hauts et des bas. La question éternelle, presque lancinante de savoir « ce que comprend une enfant de un an et demi », ne nous a pas quittés pendant une période assez longue. Nous avons pris bien du plaisir, mais finalement nous avons fait du théâtre avec passion et nous avons oublié cette question éternelle.
Au cours des dernières années, le Toihaus a créé un très grand nombre de pièces pour des enfants de trois, quatre ans. Mais « Und wer bist du? » est la première pièce que nous avons élaborée pour les tout petits. Depuis que je suis adulte, je m’intéresse à ma propre enfance, aux souvenirs de cette époque : comment cela était et comment cela aurait pu être.

Ce qui m’intéresse le plus, c’est l’atmosphère qui a entouré mon enfance. J’ai passé mon enfance dans un autre monde culturel, méridional et à une autre époque. Et depuis vingt ans, mon travail au théâtre pour les petits enfants - et maintenant les très petits - se nourrit de ces différences entre la culture méditerranéenne et celle d’Europe centrale, des représentations de l’enfance et des concepts de ces deux mondes, des différences au niveau des petits événements émotionnels de l’enfance qui contiennent aussi une très forte émotion.

Mon expérience théâtrale la plus importante, je l’ai eue à trois ou quatre ans lorsque mes parents m’emmenèrent à une représentation d’ Oncle Vania d’Anton Tchekhov. A cette époque, c’était l’habitude d’emmener les enfants partout. Je ne sais pas ce que j’ai compris, mais cette soirée m’a profondément touchée et transportée d’émotions. Je me rappelle des images, des odeurs et d’un bonheur indescriptible. C’était comme une initiation et en même temps le théâtre pour enfants le plus vrai que j’ai jamais vu. C’est pourquoi je suis très méfiante en ce qui concerne toutes les discussions sur le théâtre pour enfants. Pour moi, chaque artiste qui se tourne vers l’enfance dans son travail fait de l’art pour les enfants. Ainsi les thèmes de mes travaux de théâtre pour enfants sont des événements intérieurs de l’enfance qui paraissent petits, mais qui ont de grandes répercussions. Et ceci s’applique aussi à « Und wer bist du? ». Avec cette pièce, avec le thème et les moyens esthétiques que nous avons choisis, nous voulons amener les petits enfants à l’art et au théâtre. Car l’art offre un moment de pause qui permet ainsi le développement intérieur de l’âme. De cette manière l’oeuvre d’art peut se développer devant le spectateur et l’âme du spectateur peut aussi se développer dans l’oeuvre d’art. Pour moi, ce processus est l’un des plus importants pour faire face à la vie humaine. Pour moi, il est d’autant plus important de découvrir ce processus et d’apprendre à vivre à l’époque actuelle où toutes ces choses semblent négligées et ne semblent plus jouer aucun rôle.
Notre idée de l’enfance est que chaque enfant, même le plus petit, est un être indépendant qui a des désirs autonomes bien avant d’être capable d’être autonome dans la réalité. Nous, les créateurs de théâtre au Toihaus et moi-même, nous pensons que les petits enfants comprennent et découvrent à leur manière dans le cadre de leurs possibilité cognitives et émotionnelles, même s’ils ne sont pas capables d’articuler ces expériences concrètes par la parole.


Intervention de Siemke Böhnisch.
Universitaire chercheur ayant participé soit en tant qu’observatrice, soit en tant qu’intervenante lors de 5 festivals en Europe (Oslo 2004, Berlin 2005, Hamm 2005, Budapest 2005 et Bologne 2006), Siemke Böhnisch nous aide à comprendre, avec une perspicacité mêlée d’humour, le soudain développement des festivals consacrés à la Petite Enfance.

Siemke Böhnisch : Je suis allemande et je vis en Norvège depuis 6 ans. Je travaille à l’université où j’enseigne à de futurs professeurs de théâtre, et je mène un travail de recherche sur le théâtre pour le très jeune enfant de 0 à 3 ans. J’ai découvert ce théâtre il y a 4 ans en Norvège lors d’un grand festival où étaient programmés une soixantaine de spectacles, je me suis passionnée pour cette forme et j’ai commencé à écrire une thèse de doctorat sur ce sujet… J’ai contacté l’ASSITEJ pour savoir comment ce théâtre était arrivé en Allemagne, j’ai alors appris qu’il existait de nombreuse productions en France et en Italie, et j’ai appris quel rôle avait joué Gert Engel pour introduire ces spectacles en Allemagne…
On peut constater que depuis 2 ou 3 ans il y a réellement un grand intérêt qui se développe dans toute l’Europe, il y a en effet une multiplication des festivals, des séminaires, des colloques et des groupes de réflexion. Jai pu constater par exemple que lors du festival organisé à Berlin en 2005, les professionnels présents venaient de 12 à 13 pays !
J’aimerais donc aborder 3 points : Tout d’abord, pourquoi un tel engouement ? Qu’est-ce qui facilite de tels échanges ? Et enfin, les challenges, les difficultés, et les défis face à cette émergence.

Concernant l’engouement, il me semble que le premier facteur, c’est le besoin d’échange. La France, l’Italie, le Danemark ont une longue histoire avec le théâtre pour les touts petits (20 ans déjà)… alors que cette mouvance est apparue beaucoup plus tard dans les autres pays européens. On peut remarquer que dans ces pays pionniers, il existe des infrastructures très développées pour la petite enfance : services socio-éducatifs, mode de garde très performants….
Nous avons pu entendre 2 bons témoignages de pays sans expérience qui importent des talents venus de l’étranger : par exemple Laurent Dupont en Allemagne, Agnès Desfosses en Autriche… Cependant, les pays pionniers ont aussi besoin d’échanges : par exemple à Bologne, un metteur en scène qui travaille depuis 20 ans dans ce domaine a clairement exprimé son besoin de se nourrir de l’expérience des autres, d’oxygéner ses pratiques artistiques, d’être confronté à des regards neufs.
Autre facteur d’engouement : la diffusion. Des structures de diffusion se mettent en place au niveau européen… Par exemple, le projet européen Glitterbird qui réunit principalement des programmateurs et des compagnies de Finlande, du Danemark, de Norvège, de Hongrie, d’Italie et de France … Il y a aussi l’aspect économique, l’Europe donnant des subventions et encourageant les collaborations artistiques au niveau européen. Et enfin, la présence d’un réseau dynamique : dans chaque pays, il existe une poignée de gens passionnés par le sujet, et capables de développer des arguments solides pour convaincre les pouvoirs publics…

Ce qui facilite ces échanges, ce serait la manne européenne ; la mobilité de ces formes théâtrales, le plus souvent sans parole, qui se prêtent bien à l’exportation ; le fait que ces créations soient une expérience tellement forte (il suffit d’aller voir ces spectacles, nul besoin d’en parler) ; et l’organisation de colloques passionnants…

Mais quant aux défis… On pourrait compter parmi eux les disparités entre les pays partenaires : un sous-développement culturel face à un « néocolonialisme », en tout cas, peut-être, un certain esprit missionnaire… Une autre difficulté, ce sont les langues… On perd énormément de temps dans les traductions et on ne se comprend pas toujours : comment traduire, par exemple, le concept d’imaginaire, si naturel en France (qui est presque un leitmotiv, un mot clé dans vos discours) mais qui n’existe pas en allemand ? Faute de s’intéresser à ce que signifie tel mot dans la tête de l’autre, nous ne pouvons bénéficier de tout l’intérêt de ces démarches…
Autre entrave : l’oscillation entre une forte curiosité, fertile en questionnements, et un risque d’enfermement idéologique et dogmatique qui limite la réflexion. Car il me semble qu’il existe des préjugés souvent inconscients, des dogmes… Il faudrait être plus conscient de notre diversité culturelle, qui est une source d’enrichissement mutuel, au lieu de croire qu’on détient une seule vérité dans ce domaine…

Propos retranscrits par My-Linh Bui.