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Rencontre avec Isabelle Hervouët, de la compagnie Skappa !

En quelques spectacles à destination des tout-petits – Syncope, Uccelini, et maintenant 1/2 1/2 – la compagnie Skappa ! a semé un petit univers, mélange subtil d’énergie et de tendresse, d’acuité et d’évasion. Leur dernière création, 1/2 1/2 (« Moitié Moitié »), a été conçue en coproduction avec le Conseil général du Val d’Oise, et présentée pour la première fois le 1er avril 2006, dans le cadre du Forum européen des Premières rencontres.

En quoi le fait d’être l’unique création du festival a-t-il influencé la genèse de « 1/2 1/2 » ?

Pour nous, cela a été un moteur, un souffle d’autant plus salutaire que l’an dernier, nous avions vécu une expérience artistique qui nous avait fragilisés : le jour de la première de notre précédente création, devant un public de programmateurs, nous avons râté notre représentation. Le lendemain, les soucis techniques étaient arrangés et le spectacle s’est bien passé, mais c’était trop tard : le spectacle n’a pas été programmé par la suite. C’est pourquoi nous avons hésité, quand Agnès nous a proposé une création en résidence dans le cadre des Premières Rencontres. On a mis quatre mois à se décider vraiment. Mais Agnès a su attendre, elle nous a donné sa confiance, et cela nous a portés. Ce socle-là, on en avait besoin pour travailler : malgré les doutes et les questionnements, je savais qu’à la fin le spectacle serait entouré lors de sa représentation… J’ai aussi pris conscience de ce que représentait, pour le festival, la subvention à la création donnée par le conseil du Val d’Oise : cela plaçait la création au cœur de la manifestation. Et cela donnait à son nom, « Premières rencontres », un nouveau sens.

Quel est le point de départ de la recherche autour de « 1/2 1/2 » ?

Je suis partie de l’asymétrie, l’asymétrie physique : cette sensation d’imperfection que l’on peut avoir, et qui se manifeste par des choses toutes simples mais qui pourtant changent, je crois, notre rapport au monde – comme le fait, quand on rit, de fermer plus un œil qu’un autre. Je me suis appuyée sur un texte de Primo Levi, où il dit que les cellules organiques ont des mouvements qui leur sont propres : certaines tournent vers la gauche, d’autres vers la droite. Cela n’est pas équilibré, et si on cherche à équilibrer cette répartition de mouvements, l’organisme qui contient ces cellules perd son organisation. J’ai lu aussi un ouvrage de vulgarisation scientifique, « L’asymétrie ou la Beauté du Diable »… Puis la compagnie s’est réunie, et nous avons fait une balade dans Marseille, avec le photographe – d’où l’importance du paysage urbain dans le spectacle. On a tous cheminé ensuite en parallèle : les comédiens, le compositeur, le photographe et moi. On a cherché du côté du clown pour le personnage, parce que comme lui il se pose des questions existentielles tout en restant dans l’instant ; et face aux images projetées, au lieu d’être happé, il nous guide. Au fil de la conception, quelque chose est devenu clair pour moi : quand on parle d’asymétrie, c’est comme si on parlait d’une part manquante, quelque chose qui nous manquerait pour que l’on soit parfait. La moitié manquante, pour moi, c’est notre imaginaire ; c’est le désir qu’on a d’inventer la réalité ; c’est cette faculté que l’on possède, de regarder les choses et de les réinventer. La part manquante, c’est aussi la part de l’autre, le regard de l’autre, qui ne voit pas la même chose que nous – et c’est ce qui en fait la richesse.

Comment définiriez-vous l’univers de Skappa ! ?

On peut trouver des points communs dans chacun de nos spectacles : en général on a des personnages très enracinés, qui se rapprochent du clown. Dans « Syncope », par exemple, le personnage se casse quatre fois la figure, mais à chaque fois il se redresse comme si de rien n’était, comme s’il n’avait pas de passé. L’autre point commun, c’est la question de l’écriture. Même si on travaille en improvisation, on revendique un travail d’écriture qui engloberait tous les éléments du spectacle : tous les créateurs sont réunis dès le début, et l’on travaille en même temps la lumière, le son, les images, le texte – le tout avec un guide qu’on va appeler metteur en scène. Je crois qu’on est toujours dans un travail autour de l’image et du comédien.
Quant à nos thèmes… faire du théâtre pour les Tout-Petits, c’est un engagement artistique, mais c’est aussi un engagement politique. Je crois que ces deux aspects se reflètent dans les thèmes qu’on choisit. On voudrait, par exemple, commencer un travail autour du développement : une notion qui a à voir avec le corps, mais aussi avec l’idée de nation, de répartition, etc… La question de la Petite Enfance est une question politique – ne serait-ce que parce que l’on commence à débattre de la possibilité de prescrire des médicaments pour « calmer » un enfant de 3 ans. D’où l’importance que des manifestations comme les Premières Rencontres aient lieu dans une ville comme Villiers-le-Bel : choisir sa place d’artiste, tisser des liens, c’est aussi créer.

Propos recueillis par Orianne Charpentier