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Interview de Rossana Farinati

Rossana Farinati, comédienne et metteure en scène, témoigne de sa plongée dans l’univers de la Petite Enfance. Un retour à l’origine de ses créations… A l’origine, tout simplement.

Pourquoi créer pour les tout-petits ? Comment votre itinéraire a t-il croisé cette forme-là ?

Rossana Farinati : J’ai rencontré la Petite Enfance, et le théâtre à travers la Petite Enfance, grâce au spectacle de Laurent Dupont, « Les petits mystères », dont j’étais l’interprète. C’était un spectacle autour du pain. Pour l’écrire, nous sommes partis faire des recherches dans un petit village du sud de l’Italie. Là-bas, le pain est au cœur de rituels qui parlent de la vie et de la mort : par exemple, on y fait le pain après un enterrement ; et ce pain que l’on mange à ce moment-là, c’est une façon de garder en soi le souvenir du disparu. Nous avons ainsi découvert tout un univers magnifique autour du pain : tout ce qu’il dit de la société, des représentations du féminin et du masculin ; avec d’un côté les femmes qui travaillaient le pain durant une partie de la nuit, et de l’autre l’homme, le boulanger, qui gardait le feu et mettait le pain à cuire lorsque le jour pointait : tout un cycle d’attente et de silence, auquel succédait la fête du pain allant au four…

C’est effectivement très symbolique…

RF : Oui. Car le pain n’est pas seulement une nourriture, mais aussi un moyen à travers lequel on fait passer l’invisible. On voulait parler dans le spectacle du cycle de la vie et de la mort : on a pu le faire grâce au matériau du grain. A la fin du spectacle, je partageais le pain avec le public : un moment magnifique pour moi, à cause de la qualité de silence à cet instant où les enfants, simplement, mangeaient le pain. Là je touchais le sens du spectacle : il me semblait qu’une porte s’ouvrait, qu’une rencontre avait lieu – je pouvais voir toute la beauté et la force des tout-petits. C’était troublant, j’en étais profondément touchée.

C’est ce qui vous a inspiré le désir de créer ensuite le spectacle « Qu’il en soit ainsi » ?

RF : Je suis partie du constat que les enfants de cet âge habitaient un lieu que j’ai appelé « originel ». Je me suis demandé alors : « est-ce qu’il est possible, pour moi qui ait quarante ans dans mon corps et dans mon esprit, d’approcher ce lieu et de l’habiter ? ». Alors je suis partie en quête, avec ces deux intuitions : l’origine est un lieu, l’origine est concrète. Car c’est concret ; il n’y a pas de mots là-dessus. Aller vers l’origine, c’est un travail qui n’est jamais fini. Pour moi, c’est un voyage à la fois intérieur et artistique ; un voyage vers une qualité d’être sur scène, une façon d’être ici et maintenant que possèdent les tout-petits, mais qu’on perd avec le temps. Quand on est adulte, plein de pensées et de peurs nous empêchent d’être ici et maintenant. Créer ce spectacle, cela m’a demandé à la fois de travailler sur ce qui m’empêchait d’être ici et maintenant, et en même temps de me confronter à une forme, car c’était la première fois que je me lançais dans une mise en scène.

Comment avez-vous travaillé ?

RF : Je suis allée chercher du côté des mythes de la Genèse, car c’est ce que m’évoquait l’idée d’origine. Je me suis penchée dans la Bible, mais il m’était difficile d’y entrer. Et puis j’ai trouvé une porte, grâce au travail de recherche d’une amie orthodoxe. J’en ai gardé certaines choses : la pomme, d’abord ; et puis la laine, car c’est ce qui relie entre elles certaines figures féminines des Ecritures.

Comment expliquez-vous que beaucoup de spectacles pour les Tout-Petits évoquent des thèmes métaphysiques (la vie, la naissance, l’univers…) ?

RF : Comme je vous le disais, pour moi les enfants très jeunes habitent un lieu primordial ; ils nous parlent de choses proches et lointaines, invisibles et concrètes. Dans le théâtre, on peut essayer de toucher ces choses : les tout-petits sont un défi incroyable pour le théâtre. Ils sont l’occasion, pour les artistes, de se poser des questions assez essentielles, entre la forme et le fond – qu’on pourrait appeler aussi la substance (c’est ce terme qu’on emploie parfois pour le pain, en italien ; il désigne quelque chose qui nourrit et qui soutient).
Personnellement, je crois avoir toujours voyagé vers ce questionnement. Mais la richesse, c’est que les parcours de ma vie personnelle et du théâtre puissent se rencontrer et se nourrir l’un l’autre : l’un étant la forme et l’autre l’intérieur.

Qu’avez-vous appris de ce voyage ?

RF : A la fin de « Qu’il en soit ainsi », je prononce juste un mot : « pomme », la pomme, l’objet du désir. Et je la mange. Sinon, pendant toute la création du spectacle, j’ai travaillé sur le silence et le mouvement, ce qui me rapprochait du clown. Cela me donnait la possibilité d’être ici et maintenant. En travaillant de cette manière, j’ai touché ma propre fragilité. Les mots ne me venaient pas. Je ne savais pas si ce serait un spectacle pour les tout-petits. Mais durant cette recherche, j’ai lu un livre d’un philosophe italien, qui parlait de la cosmogonie pré-socratique, et d’un lieu hors du temps et du sens. Or c’est exactement l’expérience que l’on a, dans la rencontre sur scène avec les tout-petits : qu’on est en dehors du temps et du sens, dans quelque chose d’absolu et de magnifique. Souvent les adultes demandent : « Qu’est-ce que cela veut dire ? ». Mais l’enjeu n’est pas là. Les mots, la parole, cela ne fait pas partie de ce lieu hors du temps et du sens. Cela n’implique pas que ce lieu n’ait pas de sens ; on n’a juste pas besoin de mettre des mots dessus. Pour moi qui ai toujours cherché le sens des choses, je me suis aperçu qu’il était là, dans ce lieu… Un lieu dont on doit pourtant tous sortir, si on veut grandir. Quitte à y revenir un jour.

Propos recueillis par Orianne Charpentier