Accueil > Les éditions précédentes > Premieres rencontres 2006 > Le forum européen 2006 > Conférence-discussion : La parole aux artistes
PDF Imprimer Envoyer

vendredi 31 mars 2006 - 16h30 – 19h

Compte-rendu de la Conférence-discussion : La parole aux artistes

Médiatrice : Orianne Charpentier

Plasticiens, chorégraphes, metteurs en scène et interprètes, venus d’Espagne, d’Italie, ou de France : ils étaient tous réunis en rang devant la scène, pour rendre compte d’une expérience commune, intense et impalpable… La création destinée aux Tout-petits.
La conférence de l’après-midi donnait ainsi « la parole aux artistes », afin qu’ils évoquent la place de l’enfance dans la création, la notion de co-présence entre artistes et public dans le spectacle dédié aux tout-petits, ainsi que l’action culturelle autour de l’enfant.

Etaient présents :
Agnès Desfosses
, de la Compagnie Acta, dont le dernier spectacle s’intitule “reNaissances” ; Maria Parrato de la compagnie Titeres de Maria Parrato (Espagne), metteure en scène de “Ping” ; Clarice Cardell et Fernanda Cabral, de la compagnie La Casa Incierta (Espagne), comédiennes venues présenter “Pupila de Agua” ; Rossana Farinati, interprète du Teatro Kismet Opera, Bari (sud Italie) ; Benoît Sicat, de l’association 16 rue de Plaisance, plasticien et créateur du spectacle “Le Jardin du Possible” ; Dario Moretti, directeur artistique de la compagnie Teatro All’improvviso, Mantoue (Italie), avec le spectacle “Les saisons de Pallina” ; Laurence Salvadori, directrice artistique de la compagnie Ouragane (“Potopoto”), également chorégraphe et danseuse ; Laurance Henry, directrice artistique, de la compagnie A.K. Entrepot (“Prémice(s)”) ; Anne-Laure Rouxel, de la compagnie Cincle Plongeur, chorégraphe et danseuse dans son spectacle “Hopo’e” ; Laurent Dupont, directeur artistique, metteur en scène et comédien, présent pour le spectacle « Archipel » qu’il a conçu et interprété, et enfin Florence Goguel et Hestia Tristani, metteures en scène, comédiennes, et musiciennes, toutes deux interprètes du spectacle “Gong !”, de la compagnie du Porte-Voix. La conférence était animée par Orianne Charpentier, journaliste.

Pourquoi créer pour les tout-petits ?
Pour Maria Paratto, les artistes ne se posent pas cette question. La création s’impose à eux. Plus qu’une envie, il s’agit pour eux d’une nécessité d’un partage de leur représentation du monde. Selon Fernanda Cabral (La Casa Incierta), on fait du théâtre pour les bébés parce qu’ils « sont les plus proches de l’essence de la vie »… Mais dans l’ensemble, la réponse à cette question est toujours une histoire de rencontres. Une rencontre artistique, comme celle que raconte Rossana Farinati : “En ce qui me concerne, explique-t-elle, j’ai travaillé depuis longtemps pour les enfants, mais j’ai rencontré le théâtre pour les tout-petits à travers le travail de Laurent Dupont. Un jour, Laurent m’a demandé si je voulais travailler avec lui, comme comédienne. J’ai dit oui. On a fait un voyage très particulier, très beau, en travaillant sur l’univers du pain, (pour le spectacle « Petit mystère »). Me retrouver sur scène devant les tout-petits a été extraordinaire pour moi. Non seulement d’un point de vue humain, mais aussi d’un point de vue artistique. Les tout-petits posent toujours cette question : « Où es tu ? » Mais eux sont là. Vraiment là.”
Pour Laurence Salvadori, la découverte de la création Petite enfance s’est faite à travers ses propres enfants : “L’envie de créer pour les tout-petits s’est imposée un peu malgré moi, a-t-elle déclaré. En tant que mère je déplorais à l’époque la rareté des propositions de qualité s’adressant aux tout-petits. Et plus particulièrement dans le domaine de la danse. Je trouve que les danseurs sont frileux. Peu d’entre eux ont envie d’aller vers les tout-petits. Peut-être pensent-ils que c’est dévalorisant. Je trouve au contraire que c’est un public formidable. Créer pour le tout-petit demande autant d’exigences que de créer pour un public d’adultes. Même si l’on crée differemment, en allant puiser dans la fraîcheur de sa part d’enfance.”
Même source d’inspiration pour Clarice Cardell, de la Casa Incierta : “Le désir de créer pour les tout-petits est venu avec la naissance de mes deux enfants, raconte-t-elle. L’expérience de mon accouchement est ce que j’ai vécu de plus fort…en Espagne, on dit « quand on donne naissance, la mort est sous le lit »…C’est cette limite entre la vie et la mort qui m’a conduite cers ce travail pour les tout petits. Un travail qui m’a permis de découvrir le silence, et de mieux me connaître.”
“Parce que j’ai eu un enfant, témoigne à son tour Maria Parato, j’ai voulu lui dire des choses qui pour moi étaient très importantes...Mais cela ne marchait pas vraiment! Au cours de mes premières créations pour les tout-petits, j’ai fait beaucoup d’erreurs : durant les représentations, les enfants avaient peur ! Je les voyais pleurer tandis que j’étais en scène, et c’était dur. Je n’arrivais pas à comprendre ce qui se passait. Un jour, j’ai entendu une émission où une éducatrice parlait de la représentation du monde qu’ont les très jeunes enfants. Elle les avait emmenés à la plage, et elle leur avait demandé, au retour, de faire des dessins sur ce qu’ils avaient vu. Et eux, au lieu de peindre la mer en bleu et le sable en jaune, ils ont dessiné des carrés de toutes les couleurs. Car les enfants regardent les choses de très près, et vu de près, le sable est composé de cristaux de toutes les couleurs. Les adultes ont tout un monde perdu en eux…Cela a été une découverte immense pour moi, de retrouver cette perception aigue des choses.”
Ce à quoi répond Benoît Sicat : “J’ai un double handicap : je suis un garçon et je n’ai pas fait d’enfant !” Et il poursuit : “ Le Jardin du Possible est mon premier spectacle ; il est né d’une commande : ce fut une grande chance pour moi, cela m’a obligé à me recentrer, à me servir de petites choses simples. Le mot « fragilité » a été très employé pour ce public, et en même temps j’ai envie de parler du contraire : de la solidité, de la force des enfants quand on revient à des choses essentielles et quand on arrive à les mettre dans un rapport de confiance ; de la notion de transmission, qui parfois passe par des choses toutes simples – un regard, quelqu’un qui est là et qui leur redonne confiance... Ce matin il a été dit que l’art n’était pas visible, qu’il devait rendre visible. Certes, mais je crois que l’art doit tout le temps être visible. C’est du concret !
Dario Moretti : "Le vrai travail avec les tout-petits a commencé quand j’ai arrêté de chercher à leur apprendre quelque chose, quand j’ai compris que ce sont les enfants qui pouvaient m’apprendre beaucoup."

“Où je suis et où sont-ils ?”
C’est la question que s’est, quant à lui, posé Laurent Dupont au sujet des tout-petits. “Ils sont eux aussi à l’origine de quelque chose, dans un devenir, poursuit-il. Dans des questions que je ne connais pas, dans des ouvertures au monde. Je pense que dans toute nouvelle création, nous sommes dans un recommencement. Il y a une renaissance de quelque chose, même si on a derrière nous tout un bagage, un vécu. On va donc se remettre en risque de quelque chose. Cette manière d’être, je la rencontre aussi chez ces petits qui, pour moi, sont dans une espèce de préhistoire, un moment tout à fait particulier de leur vie. Je sens aussi tout un respect de mon travail dans leur écoute. L’artiste peut se poser dans cette fragilité et cette rencontre-là. Je pense que c’est à travers l’enfant, mais aussi par l’enfance que l’on peut toucher l’adulte qui l’accompagne : il y a une émotion qu’il ressent parfois très fortement et à laquelle très souvent il ne s’attend pas. Cette émotion là est importante, car elle est au fondement même du théâtre.”

Les enfants, fragiles ou solides ?
“Je me souviens avoir été troublée, sur scène, par le silence des enfants devant moi, renchérit Rossana Farinati. Il émanait d’eux une telle force, une telle unité… quelque chose qui me touchait profondément et qui m’a fait ressentir ma propre fragilité, ma dispersion. Souvent les adultes ont l’habitude de dire avec dédain : « C’est pour les petits ». Je crois que le théâtre pour la petite enfance a l’opportunité de rencontrer quelque chose d’unique. Les tout-petits sont comme une loupe à travers laquelle on peut regarder le théâtre. Vous connaissez l’histoire chinoise du sage qui indique la lune : si on ne regarde que le doigt, on ne voit pas la lune. Eh bien, je sens que si on s’arrête aux tout-petits, on ne voit que le doigt. Eux, avec la présence qu’ils ont, ils nous indiquent quelque chose qui se situe beaucoup plus loin et où nous pouvons aller”.

“Créer pour les petits, c’est « créer autrement” .
Ainsi, pour « Prémice (s) », Laurance Henry a-t-elle voulu un espace qui soit à leur échelle : un petit théâtre, un cocon... Tandis qu’Anne-Laure Rouxel (“Hopo’e”) évoque la très grande liberté – et le plaisir – qu’elle ressent, en tant qu’interprète et chorégraphe, lorsqu’elle danse devant des enfants d’école maternelle. « Pour que l’enfant s’amuse, résume-t-elle, il faut que l’interprète soit vraiment joyeux. Il faut aussi qu’il leur apporte de l’énergie et de la douceur, car les enfants ressentent tout : les émotions, les sensations, les vibrations… On peut tout raconter, même avec très peu de mots… Tout dépend du lien mystérieux qui se tisse entre l’artiste et son très jeune public." Pour nommer ce lien, Agnès Desfosses a repris le terme de “co-présence”.

La Notion de Co-présence.
“ J’aime le spectacle vivant, parce que justement nous sommes vivants sur la scène et vivants dans la salle, dit-elle pour définir le terme. J’aime cette façon d’être « entre vivants ». C’est un moteur pour moi. Je trouve que c’est une situation rare dans la vie. Les tout-petits offrent leur état de présence, qui est tout à fait bouleversante. Ils sont là, vraiment là. Un artiste sur scène doit aussi être là, très présent lui aussi, s’il veut transmettre quelque chose. Le tout-petit a besoin de prendre confiance, de s’enraciner dans le regard ou dans la présence de l’acteur, pour pouvoir se laisser aller, voyager avec lui dans son monde.”
“Je me reconnais dans cette définition de la co-présence, rebondit Laurence Salvadori. Quand j’ai animé des ateliers en crèches, je me suis rendu compte que la présence qui m’était demandée était quasiment aussi forte que celle qu’on demandait sur scène.” Et Laurance Henry de poursuivre : “Quelque chose de magique, d’invisible, se produit parfois… Cela nous échappe totalement. Quand, par exemple un tout-petit complètement effrayé reste tourné vers ses parents, et qu’eux respectent sa peur alors on peut voir l’enfant, tout doucement, de lui-même, se tourner vers ce qui se passe et entrer complètement dans le spectacle...où bien pendant un spectacle qui parle de naissance, voir la maman et son enfant se rapprocher tout naturellement sur les sièges…”
Agnès Desfosses : "Le spectacle permet à la mère et à l’enfant de regarder dans la même direction (alors que la plupart du temps ils sont sur l’échange de regard)"
“On est présent ensemble et on est ailleurs à la fois,
poursuit Anne Laure Rouxel. Ce qui m’interpelle dans la création pour les tout-petits, c’est d’aller ailleurs et de toucher au merveilleux. Avant « Hopoe », il y a eu « Six milliards par cm2 par seconde ». C’était un spectacle sur une particule élémentaire, pour lequel j’avais fait un travail de recherche sur la physique quantique. Je savais que les enfants ne pourraient pas tout comprendre, mais ce qui m’intéressait, c’était ce qu’ils allaient ressentir. Dans le spectacle, il y avait des flashs, des crépitements d’étoiles, des feux d’artifice, puis je m’arrêtais brutalement, et à cet instant je me suis dis en moi même : « je suis morte »…et là j’ai entendu un petit, dire « elle est morte ! ». Ce qui m’a étonné, c’est que lorsque je l’ai joué devant des chercheurs, ils avaient ce même regard d’étonnement et étaient très émus que ce spectacle s’adresse aux tout-petits.
Pour Laurent Dupont « l’incertitude d’être de l’enfant est quelque chose qui me touche beaucoup, c’est pourquoi je demande à mes interprètes d’être très exigeants avec eux même lors d’un passage d’une émotion à l’autre…être extrêmement à l’écoute du ressenti de leurs émotions…c’est grâce à cette épure et cette proximité qu’on peut porter l’enfant vers cet ailleurs."
Hestia Tristani : “Dans notre spectacle « Gong ! » on a une scénographie en cercle. L’espace au centre est vraiment petit. C’était un choix pour nous de toujours avoir les enfants tout près autour de nous. C’est une convergence des énergies. Il y a une très grande communication”
Le point de vue est assez différent pour Dario Moretti, habitué des salles italiennes qui peuvent accueillir jusqu’à 500 enfants : “Il faut différencier, dit-il, le théâtre pour adultes de celui pour enfants. Ces derniers sont fragiles mais aussi sans pitié. C’est toujours un défi, car, contrairement aux adultes, les enfants réagissent s’ils sont déçus”.
Le même Dario Moretti anime de nombreux ateliers avec les enfants, qui lui fournissent une grande source d’inspiration. Cette question des ateliers, et de tout ce qui est fait par les artistes autour de leur création, est d’ailleurs le sujet d’un débat final : dès que le mot “pédagogie” pointe subrepticement, les esprits s’animent…

Que se passe-t-il autour du spectacle ?
“Tous les ateliers que je mets en place sont pensés et construits dans le but d’une représentation théâtrale, explique Dario Moretti. Ce sont en quelque sorte des ateliers-laboratoires. Mais à la question : “A-t-on besoin d’expliquer le spectacle?”, je dirais qu’à mon avis, le spectacle, c’est déjà tout. On n’a pas besoin de l’expliquer.”
“Pour moi, réplique Laurence Salvadori, l’équilibre entre la vie de scène et le travail de terrain est très important. Rencontrer des gens à travers les ateliers, cela nourrit mes créations et donne aussi un sens à ce que je fais.” Mais alors elle regrette “la récupération pédagogique systématique” autour des spectacles… Le débat est lancé, entre les plutôt “pour”, qui prennent le mot “pédagogie” au sens large :
“C’est un travail qui se fait dans la durée, témoigne Hestia Tristani. Que ce soit avant ou après le spectacle, c’est intéressant. Si c’est avant, c’est plus un travail d’écoute, de relaxation, de partage, pour mettre aussi les enfants dans un état d’écoute. On aime aussi faire travailler avec les adultes, dans le cadre de formation.”
…et les plutôt “contre” :
“Je l’affirme : je ne fais pas de la pédagogie, tranche Laurent Dupont. Ca ne me concerne pas. L’artistique est ailleurs. La pédagogie, je n’y comprends rien ; je la respecte mais ça ne m’appartient pas”.
Les derniers mots reviennent à Madalena Vitorino, programmatrice au centre culturel de Belem à Lisbonne: « le spectacle est comme une étoile autour de laquelle on peut faire tourner une constellation, dit-elle. L’enfant peut voir la beauté de cette étoile et la raconter ; certains enfants pourront rencontrer l’ artiste à l’école, ils verront l’artiste différemment que sur scène… Pour moi, je ne me préoccupe plus de la question pédagogique, il y a une vraie vie autour du spectacle… L’art permet ce moment très rare de rencontre.”

Des points de vue qui divergent, des expériences qui se côtoient, et des envies qui, sans forcément se ressembler, les rassemblent : la création Petite Enfance se trouvait là, représentée par ces artistes européens. Multiple, mouvante, protéïforme, et pleine d’arborescences en devenir. Mais vivante.

Loïc Besnard, Orianne Charpentier