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Interview de Catherine-Juliet Delpy

« Du lait et des mots », c’est la posologie culturelle que Catherine-Juliet Delpy prescrit pour les Tout-Petits. Elle-même psychothérapeute, elle a participé à Clair-Obscur, le projet d’éveil culturel et artistique de Chalon-sur-Saône, et contribué à la revue Spirale autour d’un thème : l’art de cultiver les bébés.

En tant que psychopédagogue et psychothérapeute, comment vous êtes-vous intéressée à la culture pour les tout-petits ?

J’ai d’abord exercé comme enseignante à l’école maternelle durant vingt-cinq ans. Pour moi c’était alors très important de travailler avec les parents, autour de leur culture familiale, afin de permettre à l’enfant de mieux s’intégrer à l’école. Parce qu’un enfant tout seul, ça n’existe pas. Il n’existe qu’en lien avec sa famille ; on a tous une façon particulière d’élever nos enfants, de les présenter au monde. Il me semblait essentiel, à l’école, d’apprendre qu’on ne fait pas comme à la maison, tout en valorisant ce qui est fait à la maison. Tous les enfants sont métis : ils ont affaire avec la culture de leur mère et celle de leur père, qui ne sont jamais les mêmes. Il procède de ces cultures, mais il en constitue une à lui, différente de ses parents. Repositionner l’enfant dans son histoire, dans sa lignée, m’a toujours paru nécessaire. D’où l’importance de travailler aussi en direction des parents… On avait donc monté une association, et l’on montrait des spectacles que parents et enfants venaient voir ensemble.
Ensuite, j’ai repris des études universitaires, en sciences de l’éducation. J’ai alors été chargée de mission par le fonds d’action sociale pour l’intégration et contre la lutte contre la discrimination ; un travail autour de la notion de culture.

Pourquoi, selon vous, était-il important, ou plutôt, est-il important, d’amener les très jeunes enfants au spectacle ?

C’est d’abord la culture vécue qui nous construit, c’est en cela que les spectacles vivants sont très importants pour les enfants : ils rejouent pour eux des situations vécues, qu’ils ne peuvent pas traduire en mots. Ces spectacles vont reprendre des moments de la vie quotidienne, comme un miroir de ce que l’enfant a vécu, et qui va le faire grandir.
Tout ce qui va se vivre sur une scène, dans un moment de musique et de danse, il ne faut pas que cela soit trop éloigné de ses émotions et préoccupations, mais il ne faut pas que cela soit trop collé non plus. Il faut que l’enfant ait la possibilité d’y adhérer ou pas – dans la mesure où c’est cet écart-là qui va lui permettre de se construire. La création de l’artiste le place dans une situation d’altérité, avec des ponts du familier à l’étrange.

Mais qu’est-ce que la culture quand on a quelques mois ?

Les premiers pas d’un enfant quand il marche, c’est d’aller vers un ailleurs ; c’est ça la culture : tout ce qu’il y a entre le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur. L’éveil sensoriel est son premier éveil culturel. Le spectacle doit être en capacité de faire écho à des éléments connus, et d’introduire des éléments inconnus. L’artiste propose, c’est l’enfant qui dispose. Mais c’est très important qu’il soit soutenu par des adultes tout près. Ce qui est fondamental, c’est que l’enfant, pour se construire, a besoin d’une stimulation extérieure, mais aussi d’un contenant : quelqu’un qui soit capable de le prendre dans ses bras et de mettre des mots sur une émotion. Sinon, il risque de garder un souvenir désagréable du spectacle. La parole de l’adulte est importante. Si, face à une musique, la maman dit : « C’est beau, ça », l’enfant est plus à même d’y entrer ; la parole agit comme une autorisation.
Ce qui est important, ce sont les passerelles : c’est cela la culture. C’est ainsi qu’un enfant va construire son identité culturelle. Je pense à ma petite-fille, lorsque je lui ai fait goûter du saumon fumé pour la première fois : autour de cette expérience culturelle – goûter le saumon fumé -, il y aura le fait que je lui ai proposé d’en manger, et que je lui ai dit que je trouvais ça bon, et que nous passions un moment agréable. La culture, ce n’est pas une pièce rapportée ; ce n’est pas la culture savante. On cultive les bébés à partir de ce qu’ils ont déjà. Il y a toujours un lien émotionnel et affectif qui participe de cette rencontre culturelle. On va ainsi imprégner les enfants de nourritures affectives et gustatives. Tout ce qu’on propose aux enfants, si cela ne fait pas écho, cela peut au moins faire déclic, ouvrir à autre chose. On pourrait traduire cela entre le même et l’autre. On a toujours besoin du même, on a aussi besoin de l’autre. En soi-même, il y a de l’altérité : d’un jour à l’autre, on n’est pas le même, on ne sera jamais comme avant. Pour grandir, il faut pouvoir s’ouvrir à autre chose, avec un pied dans ce qu’on connaît déjà.

A la fin de la conférence-discussion qui a eu lieu lors du forum européen des Premières Rencontres, vous avez dit : « L’art n’est pas visible, il rend visible ». Qu’est-ce que l’art rend visible ?

Peut-être cela justement : cette façon que l’art a de renvoyer quelque chose qu’on connaît déjà, mais qu’on n’avait pas forcément vu : on l’avait refoulé, ou oublié, tous les mots sont possibles. C’est déjà vrai pour un adulte, mais pour un enfant c’est encore plus vrai, car il n’a pas la parole pour mettre à distance des émotions vécues. Il faut que d’autres puissent mettre des mots sur ce qu’il ressent, pour qu’il puisse s’en défaire et aller plus loin. L’art c’est la possibilité de voir en face de soi une situation qui ressemble à ce qu’on a vécu, mais qui le distancie en même temps.

Propos recueillis par Orianne Charpentier