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vendredi 31 mars 2006 - 11h15 – 13h00 :

Compte-rendu de la Conférence-discussion : Des Actions de formations,

Médiatrice : Catherine-Juliet Delpy


“ Tout enfant naît dans une culture donnée. Il s’éveille dans sa culture, mais personne ne l’éveille à la culture. Ouvrir les bras pour l’accueillir, c’est lui proposer une enveloppe culturelle suffisamment sécurisante pour qu’il puisse pousser les portes de l’imaginaire, de la rêverie, de la création, du plaisir partagé. ” C’est sur ces mots que la psychologue Catherine-Juliet Delpy ouvre la première conférence-discussion de ces Premières Rencontres 2006. Une table-ronde qui porte sur les actions de formation – ou comment, à travers divers expériences et parcours, ces trois univers distincts que constituent les personnels de la Petite Enfance, les directions des Affaires culturelles, et les artistes, ont réussi à tisser des liens fructueux.
Mais avant d’en recueillir les témoignages, la psythérapeute, psychopédagogue et médiatrice Catherine-Juliet Delpy (voir interview >>>) approfondit l’idée de culture : “ On a parlé de langue, tout à l’heure. Mais finalement, la langue, c’est aussi une nourriture. Les différences de langues, de coutumes, de croyances, de représentations, de procédures logiques, font ainsi partie de l’être même des personnes ”.
Dans cette salle qui réunit des gens de tous horizons – programmateurs, politiques, travailleurs sociaux, assistantes maternelles, chercheurs, et créateurs, dont certains venus d’Espagne, d’Allemagne, de Norvège ou d’Italie –, cette phrase prend une résonance particulière. D’autant que tout ce petit monde se tenait ensemble, une demi-heure à peine auparavant, devant le petit bar du foyer de l’espace Marcel Pagnol, à boire un café tout en échangeant avec animation les premières impressions sur le spectacle du matin.

Passer du goût du lait au goût des mots
La langue : comme un tatouage, elle nous marque dès le berceau. Elle indique l’appartenance, elle souligne l’identité. Elle est cet “ allaitement culturel qui fait passer le bébé du goût du lait au goût des mots ”. Elle est aussi pour lui le lien, l’espace d’imaginaire, la fenêtre d’un ailleurs possible – ce qui lui permet de “ se sentir existable sans se sentir abandonné ”.
“ C’est peut-être cela, conclut Catherine-Juliet Delpy, qu’on a voulu faire dans les différentes formations : permettre aux professionnel(le)s qui côtoient les enfants au quotidien de se rendre compte à quel point le monde des enfants, ces enfants qu’ils ou elles connaissent si bien, finalement leur échappe. Le fait de découvrir qu’elles aussi sont happées dans ce moment d’imaginaire partagé lors d’un spectacle, va leur permettre peut-être de mettre des mots sur ces gestes quotidiens, sur ces moments particuliers qu’elles passent avec les enfants. Moments qui, bien évidemment, sont une aventure, et pas un programme ”.
Une aventure… Comme celle, par exemple, qu’a vécu l’équipe de Chalon-sur-Saône, représentée par Gyslaine Fauvet, élue aux Affaires Sociales, et Paola Le Boucher, directrice du service Petite Enfance de la ville – toutes deux venues partager leur bilan du projet Clair-Obscur.

Clair-Obscur à Châlon-sur-Saône
Ce projet, coordonné par Laurent Dupont, avait pour but de faire travailler ensemble artistes, professionnelles de la Petite Enfance, et parents. “ Au début, raconte Gyslaine Fauvet, je dois avouer que ce projet Clair-Obscur m’a paru plus obscur que clair ”. Mais elle l’a défendu, parce qu’il offrait la possibilité de décloisonner les différents services de sa ville (Affaires sociales, Culture, Petite Enfance). “ Le plus dur, poursuit-elle, cela a été de convaincre mes collègues élus : “ De la culture à des gamins de dix mois !, protestaient-ils. C’est inutile ! ” Pourtant, mois après mois, les rencontres ont eu lieu, tout comme les réflexions et les échanges. Après trois ans de travail, les résultats sont là : une “ réelle dynamique ” des services Petite Enfance, qui ont pris l’habitude de travailler en cohésion… et la perspective prochaine d’un festival pour les tout-petits.

Les laboratoires de Bologne
L’expérience de Marina Manferrari, coordinatrice pédagogique et responsable du service Petite Enfance à Bologne, s’étire quant à elle sur presque vingt ans. Depuis 1987, Marina Manferrari (voir interview >>>) a mis en place un dispositif de formation artistique destinées aux éducatrices, afin qu’elles puissent “ partager l’expérience du spectacle avec les enfants ”. Ces formations se dispensent lors de laboratoires, qui ont accueilli jusqu’ici 170 éducatrices : on y adhère librement, pour s’initier au théâtre et, peut-être, se redécouvrir soi-même. “ Ces formations n’ont pas pour but d’enseigner des techniques, explique-t-elle, mais de produire des changements. Alors forcément, le chemin est plus long... Paradoxalement, le plus important, c’est ce que l’on voit le moins. ”
Ce que l’on voit le moins… Un peu plus tard, en réponse au témoignage d’une formatrice d’Enfance et Musique, qui exposait la difficulté de produire un résultat-miracle en deux jours de formation, Marina Manferrari citera cette anecdote : “ Je me souviens d’une éducatrice à qui l’on avait demandé : pendant toutes ces années de laboratoire, qu’as-tu donc appris ? Et l’éducatrice de répondre : J’ai appris à enlever ma montre ”.

Rencontres autour des Premières Rencontres
“ On essaie de créer des choses invisibles, une sorte d’expérience commune, qui agira comme une onde… ” La comédienne Anne Cammas tente par ces mots de définir les ateliers qu’elle a animé lors de la formation conçue par la compagnie Acta. Cette formation, explique Agnès Desfosses, a lieu pendant l’année off, entre deux éditions de cette biennale qu’est le festival Premières rencontres. Il s’agit, là encore, de faire se rencontrer personnels de la Petite Enfance et de la Culture, grâce à une charte, qui stipule que pour chaque ville, un membre de chacun de ces deux services participera conjointement à la formation. Celle-ci mobilise un jour par semaine pendant six semaines : temps durant lequel on voit des spectacles, on est sensibilisé à la psychologie du tout-petit, on pratique des exercices d’écoute de soi (et des autres !) sous la houlette d’un comédien. Ensuite, chaque ville participante s’engage à recevoir deux spectacles pendant les Rencontres. Lors de la première édition, elles étaient huit ; elles sont seize en 2006. Combien seront-elles en 2008 ?…
En conclusion de cette discussion – l’une de celles qui a suscité le plus de questions et de remarques dans le public, souvent très pertinentes (témoignages d’artistes et d’élus locaux ; interrogations autour des enfants qui, n’étant pas en crèche, n’avaient pas accès à ces spectacles ; question sur la présence des parents dans ces dispositifs de formation…), Catherine Juliet-Delpy propose deux réflexions – presque des aphorismes : “ Je n’existe que parce que je suis entouré d’autres ”. Et, comme un écho à ces choses si importantes qu’on ne voit pas, dont nous parlaient Marina Manferrari et Anne Cammas : “ L’art n’est pas visible ; il rend visible ”.

Orianne Charpentier.