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MARDI 1er AVRIL 2008

Conférence-discussion : LES MOTS

A travers l’Europe, quels sont les mots qui viennent pour évoquer le rapport de la petite enfance avec les arts vivants ? Ont-ils le même champ de signification d’une langue à l’autre ? Que vont-ils nous raconter de nos cultures et de la diversité de nos points de vue ?

Témoignages de compagnies participant aux « Premières rencontres », de programmateurs, de personnel de la petite enfance. Avec Christine Attali-Marot de l’Association « Enfance et Musique ».

En préambule, comme point de départ d’une réflexion commune, Christine Attali-Marot lit dans la revue « Enfants d’Europe » (février 2004) un extrait d’une entrevue avec Loris Malaguzzi, grand penseur pédagogue italien (1920-1994) premier directeur des centres municipaux de la petite enfance de Reggio

A la question quelle image avez-vous de l’enfant, il répond :

« L’image est celle d’un enfant plein de richesses, qui possède de nombreuses ressources à la naissance et un potentiel extraordinaire qui n’a jamais cessé de nous étonner…c’est celle d’un enfant doué pour lequel il nous faut un professeur doué. Il est un constructeur actif de connaissances. Il est né comme un tout et l’ensemble de ses sens tend à se mettre en rapport avec le monde qui l’entoure pour le comprendre. C’est un créateur de savoirs, d’identités, de valeurs, un être pourvu d’un potentiel fort qui peut s’exprimer dans une centaine de langages différents, une personne qui sollicite les liens avec d’autres individus, un citoyen qui possède des droits que la société ne doit pas ignorer. »

Quels sont les mots qui viennent à l’esprit pour évoquer le rapport de la petite enfance à l’art ?

Après de longs mois de réflexion, Agnès Desfosses et Christine Attali-Marot proposent 7 mots:

L’art de la représentation

L’imaginaire et l’imagination

L’émotion

Le langage artistique

La créativité

Le jeu et la symbolisation

L’éveil artistique et culturel, mot typiquement français qui ne trouve pas de traduction dans les autres langues européennes

Evocations libres de ces mots :

L’art de la représentation vu par Agnès Desfosses :

« Les enfants sont de véritables petits metteurs en scène, ils savent changer les règles du jeu quand ils en ont besoin. Ils pensent le monde avec le visible et l’invisible. Ils sont à la source de mon inspiration. »

L’émotion vue par Gabi dan Droste-chef de projet de « Theater von Anfang an ! »-Allemagne

« Les significations de ce mot sont différentes pour chacun, pédagogue, artiste, universitaire, éducateur ou personnel de la petite enfance. En Allemagne, nous n’avons pas l’habitude de discuter autour du théâtre pour les tout-petits. Ce sont nos premiers pas. C’est un mot qui me semble spécifiquement français. J’ai envie de l’associer au mot « expression », il m’évoque l’interdépendance entre l’adulte et l’enfant dans l’art. »

Les émotions vues par Païvi Aura, directrice du Dance theatre Auraco-Finande

« Notre histoire avec le théâtre pour les petits en Finlande est embryonnaire, elle remonte à 2000, époque où l’on a commencé à se pencher sur cette question, en fréquentant les festivals internationaux de théâtre pour enfants. Les Finlandais ne sont pas bavards, ils sont pudiques, gênés quand il s’agit de parler de l’intime. Les émotions, pour les personnes que j’ai interrogées autour de moi, ce sont des variations imprévisibles spécifiques à chaque enfant: pleur, joie, peur. Ce sont des outils qui demandent du temps avant d’être intégrés sur le plan affectif. »

Le langage artistique vu par Omar Meza-metteur en scène et chorégraphe Cie Da.Te Danza.Espagne- « Tondo Retondo »

« « Est-ce que le corps a de la voix, la musique a de la voix ? Tous les corps qui sont ici ont une histoire. La danse m’a épanoui, m’a libéré, m’a donné une valeur. Je suis aujourd’hui quelqu’un qui peut parler, qui n’a pas peur de la mort. Le langage du corps évoque la beauté, la douleur, la réalité transposée du monde. »

La symbolisation vue par Francesca Sorgato. Cie Lile Désastres. « Plein de (petits) riens »

«  J’ai très peur de la feuille blanche. Les mots sont un terrain de jeu, ils permettent de transformer les choses qui viennent du dehors, ils sont des symboles. Tous chargés différemment. Sans vérité unique. »

L’évocation de quelques-uns des mots choisis conduit le débat dans une espèce d’ornière où chacun, suivant sa culture et sa personnalité, évoque un petit bout de son histoire sans qu’il soit possible d’y répondre.

Si les adultes ont besoin des mots pour se comprendre, les enfants savent les dépasser, pour se concentrer sur la présence, les sonorités, les expressions du corps, bien plus signifiantes.

Agnès Desfosses conclue la discussion en évoquant la difficulté à communiquer entre cultures différentes, à cerner ce qui nous rassemble et nous différencie.

Intervention de Sylvie Rayna du mercredi 2 avril.

Maître de conférence Université Paris XIII-INRP (Institut national de recherche pédagogique)
Auteur « Les bébés et la culture » -Ed Lharmattan (97)

Sollicitée par Agnès Desfosses, Sylvie Rayna souligne, au cours d’un exposé, comment les 7 mots choisis (l’émotion, le langage artistique, l’art de la représentation, le jeu et la symbolisation, l’imaginaire et l’imagination, l’éveil culturel et artistique) trouvent un écho différent selon les cultures.

« Il ne faut pas tenter d’avoir une entente superficielle sur tous ces mots, ils revisitent le rapport adulte/enfant, ils nous obligent à nous revoir dans le regard de l’autre, dans d’autres intelligibilités.

Par exemple, « éveil » n’a pas de sens dans d’autres langues. Les anglais diront « education », mais ce mot est lourd en français et « learning » évoque l’apprentissage, avec un contenu à ingérer.

Il faut faire attention aux dérapages, aux vulgarisations hâtives comme le mot « transitionnel » qui est utilisé à tours de bras dans le monde de la petite enfance.

J’appelle ça le « logocentrisme », le pouvoir des mots qui bloquent les émotions, les sens et la créativité. »

Qu’est-ce que le « performing », le jeu dirigé ou libre, la participation ou « l’agency » ?

Avec vivacité, Sylvie Rayna incite à ne pas rester dans une vision égocentrique de la petite enfance mais à s’ouvrir, au contraire, aux différences culturelles, riches de nouvelles manières de percevoir le jeu, l’identité, la transmission, l’accompagnement ou l’éveil à l’art.

La question reste ouverte, pour un prochain forum, où les traducteurs seront à nouveau en difficulté pour transmettre au plus juste, les mots d’artistes ou d’éducateurs, qui viendront témoigner de leurs expériences éducatives ou artistiques.