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Gribouillie

 

Compagnie Lili Desastres

Théâtre - dès 9 mois
Accoucheuse d’idées et costume : Emmanuelle
Bricolages scénographiés : Francesca Sorgato
Jeu : Francesca Sorgato


Production : Phénomène Tsé-tsé production

En noir et blanc, le monde de Gribouillie nous découvre d’étonnantes perspectives. Un personnage de clown et son chariot complice bousculent notre sens de l’espace qui devient partenaire idéal de jeu. Le public saute à pieds joints dans le spectacle dès le hall d’entrée, guidé par la trajectoire facétieuse d’une balle qui rebondit de petites en grandes mains… Il n’y a plus ensuite qu’à se laisser aller.

C’est Martin qui l’a repéré en premier. Il tire sa maman par le bras : « Là, là… ». Là ? A deux pas de Martin, au beau milieu des spectateurs massés aux portes de la salle, vient de surgir un drôle de personnage, tout de noir vêtu, coiffé d’un chapeau pointu surmonté d’une fleurette, chaussé de gros godillot blancs pas lacés… Celui-là n’a pas la tête ni les manières d’un parent « normal », un truc que les enfants ont vite fait de repérer ! Rouleau de scotch en main, Gribouillie jette devant lui une balle que
Martin s’empresse aussitôt de ramasser. Premier point de chute. A marquer d’une croix. Deux petits bouts de scotch, et ça repart… D’un enfant à l’autre, le jeu rebondit. Gribouillie sème les croix qui vont tranquillement leur chemin vers la salle tandis que sautillant de traces en traces, le public en file indienne dessine concrètement une première figure.

Du clown, Gribouillie a les chausses, la dégaine et surtout la poésie. Avec lui les actes anodins se muent sans prévenir en surprises énormes. C’est un fil fragile, sans plan fixe. L’espace de Gribouillie évolue au gré des humeurs mobiles. On chantonne, on chiffonne comme l’envie vous prend. Sur le sol, aux pieds d’une feuille de papier géante tendue à la verticale, des bouts de scotch représentent un carré. « Dedans, dehors, devant, derrière… », Gribouille chahute la surface, dans tous les sens, ne tenant pas en place. « Là, là, là! »… Le refrain, familier aux oreilles des tout-petits, rencontre d’emblée un franc succès. Un pas de côté, appui léger dans l’angle…« Coin ! » Gribouillie entonne d’irrésistibles petits tours sonores. Il nous tient tout du long au bord de la farce. Pas de rire facile. Il faut rester en état de désir. On croyait l’artiste « là », il nous attend déjà ailleurs… « Allez viens… ! » Les appels au chariot de papier complice scandent habilement le parcours. Signes d’orientations malins, ils interviennent comme des pauses entre deux déferlantes d’idées saugrenues. Gros plan sur la feuille blanche qui patientait jusque là en toile de fond : Gribouillages, découpages, collages… un pan entier se déplie, un nouvel espace se déploie… blanc sur blanc… A force d’aller au plus simple, entre deux lignes, sentir flotter comme un rêve d’infini…. Avec les enfants, nous voilà décidément en terre bien singulière.

Difficile pour le vaillant petit critique de rendre précisément compte du travail de Francesca Sorgato, auteur et interprète du spectacle. L’expérience a vraiment quelque chose de radical qui échappe à la lecture traditionnelle. On peut saluer l’originalité de la scénographie, les inventions facétieuses autour des objets, applaudir l’efficacité du clown… Tout cela est réel et témoigne du soin et du talent apporté à cette création pour les tout-petits. Mais on pressent que les mots importants manquent encore pour dire ce qui se joue de palpitant. Les adultes s’aventurent avec les enfants à l’orée du langage, de l’histoire raisonnée, et comme l’a merveilleusement résumé l’une des assistantes maternelles présentes : « Un spectacle pareil, ça ne se raconte pas. Il faut le vivre. »

Céline Viel