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A propos de Gribouillie

Rencontre avec Francesca Sorgato, interprète et metteur en scène

La compagnie Lili Désastres porte un nom qui sied à merveille à son metteur en scène Francesca Sorgato. L’artiste a le don des sorties désopilantes et le goût des décalages qui ont vite fait de muer le quotidien en terre d’expériences aussi cocasses que poétiques. Rencontre.

 

Un spectacle en noir et blanc, c’est peu habituel pour les tous petits…

Quand j’ai crée « Gribouillie » en 97, je travaillais déjà en direction du jeune public, mais j’avais envie de m’adresser aux tout-petits. A cette époque, j’ai entendu une émission sur la vision des bébés qui expliquait qu’au tout début de la vie, les petits voyaient le monde en noir et blanc. Cela tranchait de façon cocasse avec les couleurs qu’on propose systématiquement aux bébés, les roses pâles, les nuances pastels… Ces dernières années, on a vu arriver des couleurs plus pétantes, plus franches, mais on continue à éviter le noir qui est chez nous culturellement lié à la mort. Je suis très intuitive et incapable d’analyser avant la création d’un spectacle ce qui me pousse à aller dans tel ou tel sens. Je suis même incapable de dire ce que sera le spectacle. Mais j’étais très attirée par la sobriété du noir et du blanc.

La vue, mais aussi le toucher et l’ouïe… Tous les sens sont en éveil…

C’est vrai que l’autre élément qui a d’emblée joué un rôle important, c’est le papier. C’est un matériau que j’aime car il est à la fois fragile et résistant, et il a le pouvoir de laisser des traces. Et puis j’avais également envie de peinture, de gribouillage. Des années après, je me revois en cours de dessin, où mon prof me traitait de cochonne. Avec ce spectacle je tiens ma revanche quand je libère le geste sans souci de « faire joli », en m’autorisant à faire des tâches. Les réactions des enfants dans ces moments-là sont toujours vives. Les plus petits sont fascinés et ne jugent pas alors que les grands ont déjà intégré des règles, des lois sur la manière dont il faut représenter les choses. Alors les « Berk !..C’est dégoûtant… » fusent, leur regard est déjà conditionné…

Vous êtes allez chercher votre inspiration auprès des tout-petits ?

Aux débuts de la création, j’ai passé du temps dans une crèche et j’ai été immédiatement frappée par la gestuelle des tout-petits qui s’apparente à celle des clowns dès qu’ils cherchent à s’approprier une chose pour la première fois. Toutes les actions qui nous semblent évidentes, simples, comme celle de porter une cuillère à la bouche prennent chez eux des formes acrobatiques. C’est à la fois drôle et extrêmement touchant, comme du clown ! En fait je n’ai pas directement utilisé ce que j’ai vu. Mais être ainsi au contact des petits m’a apporté la confirmation qu’ils pouvaient être à la fois des spectateurs et des acteurs. Je suis retournée plusieurs fois dans cette crèche où j’ai commencé à proposer des improvisations qui m’ont partiellement servi pour la suite.

Mais vous n’évoquez pas du tout le travail sur l’espace qui apparaît comme l’un des thèmes essentiels du spectacle….

Mais figurez-vous que je ne l’avais pas du tout prévu ! C’est quelque chose que j’ai exploré sans l’avoir prémédité. Un ami pédopsychiatre m’a dit après avoir vu la pièce : « c’est un traité sur l’espace et la construction du moi ». C’est vrai que le personnage de Gribouillie cherche en permanence à se situer, à délimiter ce qui l’entoure, à distinguer le dedans, du dehors. Toute cette circulation, ce jeu avec les repères parle aussi de la façon dont on parvient à trouver peu à peu sa place… Mais j’ai compris, et je continue à réaliser tout cela après coup. C’est sans doute parce que je n’ai pas fini d’explorer ce qui se joue dans ce spectacle que je continue à prendre autant de plaisir à l’interpréter alors qu’il tourne depuis six ans !

Et les enfants, comment ressentez-vous leurs réactions ?

Le spectacle a été crée pour les tout-petits et leur est vraiment destiné. Après 4-5 ans, les « grands » sont déjà dans un désir de logique, de narration classique. Gribouille raconte une histoire mais pas de manière traditionnelle ce qui les met immédiatement en distance. Les tout-petits par contre se laissent merveilleusement aller, et j’ai appris de mon côté à accueillir leurs réactions, même et surtout quand elles sont déroutantes. Je laisse davantage le temps se suspendre, le rythme se ralentir. J’apprends à être avec eux dans un rapport de confiance. L’attitude des parents et des accompagnateurs est d’ailleurs déterminante. S’ils réagissent dès le premier petit gémissement, s’ils sortent à la première larme, ils ratent une occasion de constater que l’enfant peut réagir ainsi un moment pour apprivoiser ensuite le spectacle. Il faut faire confiance aux pleurs des enfants. Elles expriment une émotion forte qui n’est pas nécessairement négative. Mais on sent bien qu’à travers les larmes des petits, c’est aussi quelque chose pour nous adultes qui se rejoue-là. Et c’est très confrontant.

Propos recueillis par Céline Viel