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Joëlle Rouland "Qu’ont-ils fait de zéro à trois ans ?"

Aujourd’hui les jeunes font parler d’eux, dans les villes dans les banlieues, ils s’enflamment. Ils mettent le feu, ils pillent, ils cassent, ils cognent, ils courent, ils crient… Pour qu’on ne les oublie pas…
Ils ont quatorze, quinze, seize ou dix-huit ans, ce sont de grands enfants, d’anciens bébés.

Qu’ont-ils fait de zéro à trois ans ?

Ils ont bu du lait, ils ont mangé de la purée ou des pâtes, ils ont dormi, ils se sont réveillés, ils ont regardé la télé, ils ont joué au bas à sable quand il y en avait un, ils ont mangé es gâteaux, ils ont avalé les spots publicitaires qui vantaient ces mêmes gâteaux, ils ont feuilleté les programmes du journal de la télé…

Sur les murs de la crèche, ils ont vu, barbouillé des dessins du Père Noël à Noël, des cloches de Pâques à Pâques, du gui au jour de l’An. Ils ont vu affichés les menus de la cantine, les tableaux de vaccinations, des photos roses de bébés roses allongés sur des couvertures roses, des dessins bleus d’oiseaux bleus souvent sortis des bandes dessinées, des portraits pâles de princesses, de fées…

Ils ont lu des livres où les animaux, les fleurs, les vêtements, les lavabos parlaient et riaient aux éclats. Ils ont entendu des chansons sucrées, des comptines mièvres, de la musique sirupeuse, etc.. Aujourd’hui, il s’expriment. Ces enfants devenus grands sont en manque. De tout. d’emploi, de formation, d’écoute, de lieux pour se rassembler, d’amour…

Mais ils manquent aussi de ces belles choses qui ont fait de nous des grandes personnes et qui aujourd’hui ne veulent pas dire grand chose : la culture, l’art, les arts.

Toutes ces choses essentielles qui nous ont fait rêver, espérer, croire, réfléchir, et vibrer. Pourquoi les enfants, dès la naissance, sont-ils privés de théâtre de musique, de poésie, de peinture, de danse ? Pourquoi les murs des crèches n’affichent-ils pas Klee, Gauguin, Magritte et tous les autres ? Pourquoi les enfants n’écoutent-ils pas à la crèche Beethoven, Duke Ellington, Erik Satie et tous les autres ? Pourquoi ne leur lit-on pas Verlaine, Prévert, Quéneau et tous les autres ? Pourquoi ne leur montre-t-on pas les films de Buster Keaton, de Jacques Demy, de Jacques Tati et tous les autres ?

Un enfant fait-il la différence entre une photomaton et une photo de Doisneau ? Entre un cheval dessiné par Walt Disney et un cheval peint par Géricault ? Entre une marche militaire et une sonate de Bach ? Fait-il la différence entre une comédie de boulevard et une comédie de Shakespeare. ? Entre une série policière et un film de Renoir ? Entre la lecture de l’annuaire des Yvelines et la lecture de « Cent ans de solitude » ?

Peut-être …

Mais qu’importe qu’il la fasse ou non si nous, nous la faisons ! Il ne s’agit pas de lui supprimer le « laid » et ne lui montrer que le « beau »…

De l’éloigner des photomatons et des dessins animés, de lui cacher l’existence des boulevards et de l’armée, de lui interdire les annuaires et la télévision…

Il s’agirait plutôt d’ajouter à sa vie ce qui nous plaît à nous, ce qui nous fait rêver, frissonner, ce qui nous étonne, nous bouleverse, nous interroge, tout ce qui nous fait bondir et rebondir, tout ce qui nous réchauffe les matins gris, tout ce qui nous émeut…

©Joëlle ROULAND